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« La pathologisation vers l’exclusion de la diversité »,

Par Didier Le Mabic, Psychologue Clinicien PhD 

A la rentrée 2021, 20% des saisines du Défenseur des droits relatives aux droits de l’enfant
concernent des difficultés d’accès à l’éducation d’enfants en situation de handicap - la plupart
d’entre elles relevant de l’accompagnement humain insuffisant de ces élèves en milieu scolaire.
Ainsi, si l’impulsion politique visant à rendre l’école plus inclusive est à saluer, l’institution constate
que l’accompagnement humain proposé via les accompagnants des élèves en situation de handicap
(AESH) demeure trop souvent l’unique moyen d’inclusion.


Au lieu de s’adapter à l’enfant, le système scolaire demande à l’enfant de s’adapter.

La Défenseure des droits, Me Claire Hédon, déplore que la gestion des ressources humaines prévale – une nouvelle fois – à l’intérêt supérieur de l’enfant.
Trop d’enfants restent en marge du système scolaire « normal », et il suffit d’essayer de prendre un
rdv chez un ou une orthophoniste pour se rendre compte que beaucoup d’enfants sont en attente
d’une prise en charge spécialisée.


Quel est ce système qui « capte » les enfants définis comme inadaptés afin de les réorienter vers des
structures spécialisées et de les pathologiser ? Avec le risque de vécu plus ou moins traumatique et
indélébile de l’enfant de fonctionner « anormalement ».

Il est indispensable de repérer et de traiter le plus précocement possible les troubles de l’apprentissage chez l’enfant, la « constellation » des DYS (lexies-calculies-orthographies), appelée troubles spécifiques du langage et des apprentissages, TSLA (DSM V - CIM 11- classification des maladies mentales).

Ces traitements précoces n’indiquent en aucun cas un fonctionnement anormal
de l’enfant et encore moins inadapté, juste un fonctionnement atypique, avec des difficultés
spécifiques d’apprentissage. Entre 6 à 8 % des enfants seraient concernés en France (HAS, 2017). Si
on rajoute les troubles de l’attention et de l’hyperactivité (Tdah), les phobies scolaires voire les hauts
potentiels, qu’on parvient aussi à pathologiser, près d’un enfant sur cinq se retrouvent discriminés,
alors qu’à la base la nécessité de les repérer et de les traiter doit permettre à leur potentiel de
s’exprimer pleinement et surtout « avec » les autres. 
L’ensemble de ces symptômes et de ces diagnostics se regroupe aujourd’hui dans les « TND » :
« troubles neuro développementaux », composés des TSLA, TSA, Tdah… Un Français sur dix serait
concerné d’après l’HAS (2020) . Il ne s’agit pas de maladies mentales, pourtant les signes sont classés
et regroupés dans la nosographie psychiatrique (DSM V-APA et CIM 11-OMS). 
Ainsi, une pathologisation de la neurodiversité apparaît décrite et il semblerait que le seuil de
détection soit de plus en plus bas afin de « sélectionner » précocement les souches les plus
performantes.


Dans une perspective essentiellement thérapeutique et donc scientifique, un traitement précoce
préviendra des complications futures, plus le diagnostic est précoce, meilleures seront l’évolution et
la santé du sujet. Mais il ne s’agit pas de traiter pour stigmatiser un comportement atypique mais de
permettre à l’enfant de s’épanouir dans sa différence et surtout avec les autres. On est loin de traiter
précocement pour exclure ou pour permettre une meilleure adaptation au système.
Il est nécessaire d’observer et d’enrichir les connaissances scientifiques sur le fonctionnement
humain, notamment au niveau neurophysiologique et cognitif, sans réduire l’individu à ce
fonctionnement biologique. Cependant, que ces fonctionnements spécifiques soient « repérés »,

« diagnostiqués », puis « orientés » vers des structures « adaptées » entraine que ces
fonctionnements deviennent anormaux, inadaptés et qu’il est nécessaire de les écarter afin de
« mieux adapter leur trajectoire de vie » (site TND).
Ne passe-t-on pas trop vite d’une observation scientifique d’un fonctionnement à un « étiquetage »
pathologique indélébile qui devient rapidement un handicap à réadapter ?
La science ne produit pas d’opinions, elle observe les faits naturels afin d’expliquer des
fonctionnements et émet des lois généralisables.


De nombreux diagnostics viennent pourtant exclure le sujet atypique, devenu inadapté au système,
scolaire notamment, à flux tendus, qui n’a plus les moyens de s’adapter… on ne peut plus
« dépasser » pour rester dans le « Game » et rester performant.
L’enfant ne peut plus changer, il a un fonctionnement qui ne bougera plus, c’est indélébile.

Pourtant les bases de la pédopsychologie ou de la pédopsychiatrie stipulent qu’en enfant par
définition est en perpétuelle évolution, qu’un comportement observable à un âge donné ne peut
qu’évoluer vers un autre comportement à un autre âge. Ainsi, il est d’usage, de moins en moins
fréquent, de ne pas poser de diagnostics pour un enfant trop jeune, ni de prescrire de médicaments
psychotropes.
Début mars 2023, le Haut Conseil de la Famille, de l’Enfance et de l’Age (HCFEA), alerte sur une
surconsommation de psychotropes chez l’enfant et l’adolescent dans son rapport mené entre 2014
et 2021, l’évolution est alarmante : - +48,54% pour les antipsychotiques ;
– + 62,58% pour les antidépresseurs ;
– + 78,07% pour les psychostimulants ;
– + 27,7% pour les anticholinergiques ;
– + 9,48% pour les dopaminergiques ;
– + 155,48% pour les hypnotiques et sédatifs.


Selon le HCFEA, « ce phénomène de sur-médication ne concerne pas des cas isolés mais bien des
dizaines de milliers d’enfants. Ces niveaux d’augmentation sont sans commune mesure (2 à 20 fois
plus élevés) avec ceux observés au niveau de la population générale. ».
Autres données inquiétantes, celles mises à disposition par l’Assurance Maladie, l’ANSM, et plusieurs
études dédiées à l’analyse de la consommation de médicaments psychotropes dans les bases de
données de santé entre 2010 et 2021. Elles montrent une augmentation considérable de la
consommation de médicaments psychotropes chez l’enfant, a fortiori hors AMM (autorisation de
mise sur le marché) et hors recommandations, ainsi qu’un risque de substitution des pratiques
psychothérapeutiques, éducatives et sociales de première intention par des pratiques
médicamenteuses. 
Plus grave, « Les études montrent une détermination scolaire et sociale de la prescription de
médicaments psychostimulants chez l’enfant et l’adolescent en France : les enfants les plus jeunes de
leur classe ou issus des milieux défavorisés présentent des risques accrus de médication. »
Les prescriptions de méthylphénidate (Ritaline donné aux enfants Tdah) ont augmenté de 116%
entre 2010 et 2019 pendant que dans le même temps les consultations en CMPP ont été divisées par
4. Des amphétamines plutôt que des psychothérapies. Preuve sombre de cette sur médication et de
cette pathologisation médicale qui viennent accompagner la mise à l’écart des plus « turbulents » …

Un enfant avec un DYS (TSLA) possède des capacités intellectuelles dans la moyenne et seuls les
retentissements psycho-sociaux sont à prévenir (ffdys), la priorité étant le maintien de la socialisation
de l’enfant avec des projets éducatifs et pédagogiques à individualiser selon les besoins spécifiques.
Les enfants à haut potentiel seraient en moyenne 10% par classe et auraient des réussites sociales 95
% supérieures à la moyenne (Gauvrit et Clobert, « Psychologie du haut potentiel », 2021) et des
résultats scolaires au-dessus de la moyenne, avec aucune corrélation avec aucun symptôme
psychopathologique. Pourtant, on tend à associer des comportements et des symptômes
psychiatriques (anxiété, hypersensibilité, dépression) à ce fonctionnement qu’on peut vite appeler
« trouble », comme beaucoup d’autres fonctionnements atypiques.

70 % des Troubles du spectreautistique ont un fonctionnement cognitif qui ne présente aucun retard intellectuel. Pourtant le diagnostic de TSA, intégré aux TND, est bien compliqué à affirmer et vécu comme un handicap forcément lourd et chronique. Il devient pour les parents un véritable parcours du combattant, surtout pour la scolarisation de l’enfant.
Ces TND sont donc apparentés à des pathologies et décrites comme telles dans les classifications
internationales (DSM-CIM), quelles que soient leur intensité, leurs causes ou leurs variations
individuelles et subjectives. Un trouble du spectre autistique se rapproche donc d’un dyslexique ou
d’un haut-potentiel ? Et quelquefois ce sont les trois ensembles ? C’est possible ? Tout à fait, on parle
d’un trouble du spectre autistique de haut potentiel (Asperger pour atteindre le point Godwin !) avec
des « Dys » et aussi probablement un trouble de l’attention et de l’hyperactivité (Tdah)… !
On a l’impression qu’un enfant ne peut plus dépasser de la classe, que le fonctionnement normal ne
peut accepter la moindre différence, et le système scolaire où les classes grossissent ne semble plus
tolérer le moindre fonctionnement décalé, avec un besoin d’homogénéiser au maximum les classes.
Pire une forme de pathologisation de la différence se fait nettement sentir.


Fondamentalement, on ne peut pas réduire un enfant à un fonctionnement neurophysiologique, il ne
s’agit que d’une variable parmi d’autres, tout aussi importantes pour définir un fonctionnement
général plurifactoriel. Notamment son éducation, ses capacités de socialisation, ses goûts, ses
investissements, ses modèles parentaux, sa place dans la famille, son quotient émotionnel, tout ce
qui compose une personnalité dans sa complexité. Ces variables analysées ensemble permettront de
comprendre une éventuelle souffrance psychologique de l’enfant et ses véritables causes. De plus, se
concentrer uniquement sur des variables neurologiques peut entrainer un évitement des réelles
souffrances mentales vécues à bas bruit et difficilement exprimables par l’enfant, surtout s’il prend
des médicaments psychotropes.


Ainsi, ces connaissances neuropsychologiques sont indispensables et nécessaires mais cela ne sera
jamais suffisant pour aborder la complexité d’un être humain, encore moins dans une perspective
psychothérapeutique visant à libérer un individu plutôt qu’à l’enfermer ou l’exclure.
Quel serait ce système qui tend à exclure tout individu pas assez armé pour la compétition, où tous
les participants auraient été sélectionnés précocement pour la course à la réussite ?
Cette injonction, souvent paradoxale, à s’adapter, à faire mieux avec moins de moyens, et cette
impression discrète de devoir s’adapter pour évoluer, est dirigée par un système de pensée politique
sous-jacent, la pensée néo-libérale.


Dans une perspective structuraliste, Michel Foucault avait décrit dès les années 70 dans ses cours au
Collège de France les fondements et les évolutions du néo-libéralisme. Pourtant, longtemps
confondue avec l’ultralibéralisme ou le capitalisme dérégulé, ce n’est qu’en 2004 lors de la

publication des cours de Foucault que cette doctrine du nouveau libéralisme avec intervention de
l’état invasive dans toutes les sphères de la vie sociale a été réétudiée avec attention.
Walter Lippman (1889-1974), diplomate, journaliste et essayiste politique américain a eu un rôle
majeur dans l’élaboration théorique de ce système néolibérale avec l’ouvrage de 1937 « the good
society ». Devant l’inadaptation nouvelle du comportement humain face à son environnement,
Lippman a répondu par la nécessité de cette espèce à retrouver l’adaptation « darwinienne », seule
solution devant les bouleversements liés à la révolution industrielle. Ce désajustement humain
entrainerait la disqualification de l’intelligence humaine, alors réductible au statut de masses ineptes
dont il faudrait reprendre le contrôle par le haut, dans un contrôle étatique de toutes activités
humaines, le plus précocement possible (Barbara Stiegler, « il faut s’adapter », 2019).


Dans son texte le champs des réformes, Lippman s’occupe à redéfinir le sens de la santé et de
l’éducation. Il développe les mauvais ajustements de l’espèce justifiant ainsi son dressage,
considérant que toute la compétition est dès le départ biaisée par la défectuosité du matériau
humain. Ce constat serait à l’origine d’une nouvelle politique de santé publique visant à rééduquer
précocement l’espèce. Le premier objectif de toute politique de santé publique est d’abord de lutter
contre le handicap : « Il y a ceux qui sont nés handicapés ; par la détérioration de la souche (stock)
d’où ils proviennent, ils n’ont pas la capacité de faire leur chemin ». Lippman rajoute : « L’économie
exige non seulement que la qualité de la souche humaine, l’équipement des hommes pour la vie, soit
maintenue à un niveau minimum d’efficacité, mais que cette qualité soit progressivement améliorée. ».


Ainsi, l’échec inévitable du sujet né handicapé dans la compétition peut justifier les premières
esquisses de politiques d’une augmentation illimitée de l’espèce et dans la protection absolue des
souches les plus performantes, pour qu’elles puissent se reproduire plus efficacement. On parle
aujourd’hui de « transhumanisme » ou d’homme augmenté.


Protégeons les plus favorisés et éliminons de la course les plus détériorés…esquisses macabres d’un
eugénisme qui sera repris par d’autres régimes totalitaires et à l’origine de tout génocide.
L’outil de cette sélection naturelle est par « nature » si j’ose dire, biologique.
Le réductionnisme biologique permet rapidement d’assurer cette sélection. Cela permet de « limer »
les aspérités, les différences entre tous, de faire disparaître la subjectivité, de diagnostiquer
précocement, d’observer rapidement, de capter objectivement : l'outil parfait.


Comment ne pas penser que le système actuel tend à appliquer ces mesures en filigrane ?
On retrouve la même sémantique : « Trajectoire de vie » pour les TND qui sont donc à réadapter,
détection précoce de ces TND préconisée par l’HAS, réorientation adaptée, structures adaptées,
déficiences, explications essentiellement neurophysiologiques des individus, devenus « troubles », pas très nets. 


La souffrance mentale souffre aussi dans sa prise en charge de ce réductionnisme biologique bien
connu par les psychologues. Une dépression ne serait qu’un déficit en sérotonine entre autres
exemples où la cause est confondue avec le fonctionnement biologique.

On confond le « pourquoi » (psychologique et anthropologique et sociologique) et le « comment » (biologique ou neurologique), toutes ces variables fonctionnant ensemble en permanence « in vivo ».

Mais c’est bien pratique pour regrouper une catégorie vaste et inerte, la biologie, notamment pour les fameux TND dont le point commun retrouvé à tous ces handicapés est un dysfonctionnement neurodéveloppemental, bien vaste à définir et limant toute subjectivité. 

Les êtres humains sont ainsi classés dans une pensée dichotomique entre les adaptés et les non-
adaptés, qui fonctionneront toute leur vie dans un monde « protégé », en pratique dans un monde
où la précarité sera chronique et le manque de liberté d’exister, une constante.
Aujourd’hui, dans une perspective néolibérale, la croissance économique reste la priorité absolue
politique alors que les faits nous poussent à recréer une croissance de l’individu dans son
environnement, quelle que soit sa génétique, sa biologie, sa neurophysiologie. Il semble plus que
nécessaire aujourd’hui que les différences s’assemblent et que les talents de chacun se conjuguent,
plutôt que de favoriser une forme d’homogénéralisation où seuls les semblables seraient amenés à
vivre ensemble.

 


La « néo croissance » serait un processus de développement de l’individu qui permettrait de nouveau
à chacun de rester libre d’exister quelle que soit sa capacité d’adaptation ou ses évolutions
neurodéveloppementales. Le système politique publique devrait permettre à chacun de se
développer dans un environnement varié, dans des cultures et civilisations variées, dans des
perspectives non pas d’adaptation à une compétition mais vers une harmonisation naturaliste de la
complexité, vers une acceptation inconditionnelle de la différence.
Les choses d’apparence parfois opposées sont à relier et sont souvent très proches, c’est le concept
de « reliance » d’Edgar Morin (« introduction à la pensée complexe », 2005). Relions nos différences
plutôt que de les séparer, c’est le sens de l’évolution post-moderne, c’est ce phénomène de reliance
qui serait à privilégier plutôt que l’inclusion qui exclut.

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